Au milieu des orangers de Sicile

Des oranges qui mûrissent paisiblement dans les champs, des figuiers de Barbarie qui dominent des falaises escarpées plongeant sur une eau turquoise par endroits, des sites grecs, romains, byzantins, normands, arabo-musulmans, des citrons et des arancinis, le calme ancestral des petits villages et le trépidation de Palerme : nous venons de passer une douzaine de jours en Sicile et nous avons beaucoup aimé !

Après la Campanie et son triptyque archéologique, nous avions prévu de rester un peu de temps en Calabre, à la pointe de la botte. Finalement, comme la météo était pluvieuse et qu’il faisait assez frais sur les hauteurs, nous avons roulé jusqu’aux doigts de pieds et avons embarqué pour la plus grande île de la Méditerranée. C’est d’abord à Taormine que nous nous sommes arrêtés. Cette petite station balnéaire est bondée en été mais calme hors saison, nous avons pu visiter son théâtre grec antique tranquillement. Il est assez intéressant parce qu’il a gardé, en partie, son mur de scène.

Le lendemain, cédant à la fascination pour la silhouette hiératique de l’Etna enneigé, nous sommes montés jusqu’aux premiers cratères. Tout Catane (la deuxième ville de l’île, aux pieds du volcan) avait eu la même idée que nous en ce dimanche très ensoleillé, non pas pour admirer la vue depuis le sommet car ils la connaissent bien mais pour faire de la luge, oui, oui ! Ce fut donc dans une atmosphère de premier samedi des vacances de février à l’Alpe d’Huez, en plus sonore et plus pailleté, sous un vent à décorner une bufflonne, que nous avons fait la découverte de nos premiers cratères volcaniques. Nous avons sorti nos vêtements de pluie, fraîchement acquis au Decathlon de Pompéi, nos bottes ; nous avons avisé un sac plastique et une luge cassée qui traînaient, et nous avons fait comme tous les autres : des descentes de luge vertigineuses sur les cratères silvestres de l’Etna ! Les enfants étaient ravis – bon nous aussi bien sûr.

Pour finir cette belle journée, nous avons décidé de bivouaquer un peu plus bas, sur les flancs du volcan. A 22h, après avoir fini le travail d’école, le dîner, la vaisselle, après avoir couché la totalité de notre progéniture, dans le silence perdu du côté sud de l’Etna, sur une coulée de lave de quelques années, au milieu d’une végétation rase, dans la brume, nous entendons soudain un bruit de feu d’artifice. Jusque-là, pas de problème, les Italiens (du Sud en tout cas) semblent avoir une passion pour les pétards, nous ne relevons pas trop, bien que le contexte ne soit pas tout à fait cohérent néanmoins. Quelques minutes plus tard, nouvelle salve, on sort : on a un peu l’impression d’un 14 juillet, ça pétarade et ça éclaire les nuages par intermittence. Nos cortex préfrontaux se mettent en route, élaborant une vraie démarche d’analyse : hypothèse numéro 1 – c’est un feu d’artifice tiré depuis le cente de Catane mais un dimanche soir de janvier, 5h après la tombée de la nuit, c’est quand même assez peu probable, nous éliminons. Hypothèse numéro 2 – l’agriculteur qui est passé en 4×4 deux heures auparavant fête la nouvelle année avec quelques jours de retard. Peu satisfaisant, on oublie aussi. Hypothèse numéro 3 – c’est un orage, avec le réchauffement climatique, tout peut arriver, même la foudre par 5 °C, mais on n’est pas très emballés non plus. Il faut donc se rendre à l’évidence, d’autant que, le temps de cette réflexion appuyée, les éclairs sont devenus rougeoyants : le feu d’artifice, les pétards du nouvel an, la foudre c’est bel et bien ce cher volcan qui nous abrite pour la nuit ! Et c’est là que les cortex entrent en concurrence avec nos cerveaux reptiliens, le mien qui dit “sauve qui peut”, et celui d’Étienne “trop cool, on monte pour s’approcher”. Comme il y a eu des éruptions conséquentes quelques semaines auparavant, que nos téléphones ne passent pas, que personne n’est vraiment en mesure de nous prévenir en cas de problème car nous sommes seuls au milieu de la pampa, que nous avons quatre enfants à bord, que nous ne nous sommes pas intéressés aux volcans depuis le “C’est pas sorcier” de 1999 sur le sujet, que nous avons passé une semaine à visiter des maisons romaines enfouies sous une éruption volcanique pendant deux mille ans et que j’ai sans doute plus de force argumentative, nous décidons de redescendre vers la civilisation, le brouillard qui rougeoie toutes les vingt secondes, c’est quand même un peu flippant. On apprendra le lendemain que c’était juste une petite éruption habituelle, sans plus. Ça nous apprendra à nous renseigner après…

Sans transition, nous avons sauté de la neige volcanique aux plages de Syracuse. La part la plus endurante au froid de la famille s’est même baigné (avec Célestin et Mahault, on s’est contentés de plonger notre regard dans l’eau c’était déjà bien rafraîchissant). La vieille ville de Syracuse, sur la petite île d’Ortygie, est vraiment très belle, avec son dédale de ruelles, sa cathédrale blanche construite sur un temple grec, aux colonnes doriques apparentes. Nous avons dormi sur le port, face aux bateaux qui font la liaison avec Tunis. Le Sea Watch était amarré, rappelant si besoin était que la Méditerranée c’est certes une belle destination de voyage pour certains mais c’est aussi un grand cimetière sous la lune pour d’autres depuis au moins une décennie…

Nous avons ensuite visité la région de Palerme sur la côte Nord-ouest. La traversée de la ville a permis à Etienne d’officialiser sa méridionialisation avec la conduite de Bison II comme d’une cinquecento : tu évites un nid de poule de 30cm par ici, une poubelle éventrée par là, surtout tu ne t’arrêtes jamais et tu entres dans le ballet de la circulation générale avec une prière à la Madonna et en fermant les yeux pour que ça passe mieux. Notons qu’il lui reste quand même quelques petits réflexes germaniques : il ne prend pas son téléphone sur le volant, a tendance à respecter les lignes continues et râle un peu quand il y a deux doubles files de voitures en warning sur la route. Nous avons visité la très belle cathédrale arabo-byzantine-normande, la magnifique chapelle Palatine à l’intérieur du palais des Normands, quelques jolies églises, nous avons déambulé dans le marché du Ballaro, le long du port, dans les rues baroques.

Pour retrouver un peu de calme, on a ensuite passé quelques jours en bord de mer, vers le golfe de Castellamare, de la réserve du Zingaro à San Vito lo Capo. C’était dépeuplé et assez agréable en cette saison. On a rencontré une famille de voyageurs en provenance directe du pays basque français, avec laquelle on a partagé de bons moments. Les enfants étaient très contents de trouver des copains – surtout Célestin qui avait un garçon de son âge avec qui bricoler sur la plage – et de faire un dîner croque-monsieur en autonomie pendant que les parents pouvaient échanger autour d’un bon verre.

Sur la route du continent, nous nous sommes arrêtés à Cefalu, charmante station balnéaire, surtout quand elle est sans touriste. Après un dernier salut au Stromboli, à l’Etna, aux citrons (et pas seulement dans le limoncello) et aux oliviers immémoriaux, nous avons repris le ferry à Messine pour rejoindre la Calabre.

Nous serions bien restés quelques jours de plus sur l’île, notamment pour faire un tour du côté d’Agrigente, mais nous avons un bateau le 31 janvier de Bari pour la Grèce, réservé de longue date, et nous voulons avoir un peu de temps pour découvrir la région des Pouilles.

Nous avons fait le plein de vitamine C et de dolce vita en tout cas. Nous entrons de plus en plus dans le rythme du voyage. Le temps et l’espace commencent à se dilater. Nous en observons déjà les fruits intérieurs, en chacun et dans la famille. Le travail scolaire se fait avec souplesse et entrain pour l’instant. Nous avons rencontré peu de personnes jusque là, mais nous y étions préparés. Certes, nous ne passons clairement pas inaperçus dans un pays où le taux de natalité est parmi les plus bas d’Europe. Pour autant, nous ne sommes pas exotiques en Italie comme nous pouvions l’être en Argentine ou en Bolivie. Les échanges rapides mais bienveillants, avec nos 15 mots d’italien nous suffisent pour le moment, et on verra ce qu’il en est dans les prochains pays, c’est aussi cela l’acceptation de l’imprévu du voyage.

Pour l’heure, direction le talon de la Botte !

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12 réponses à Au milieu des orangers de Sicile

  1. Peyrot Nadine dit :

    Photos magnifiques qui donnent très envie de découvrir la Sicile !! Quant au récit riche en anecdotes,il nous rend impatients de découvrir la suite !!! Bonne découverte des Pouilles !! Bisous de nous 2! Nadine et Marcel

  2. Saboul's family dit :

    Ah non mais le flip ! Tu m’étonnes que tu n’étais pas rassurée après avoir visité les maisons sous lave !!!
    Merci pour ta plume c’est un délice 😘

  3. Marie M dit :

    Coucou, j’avais hâte de vous retrouver et je ne suis pas déçue… l’Etna, Syracuse et le limoncello, tout fait envie… Merci de nous faire rêver… bonne continuation et bon vent ! On pense fort à vous et on vous embrasse.

  4. Matou dit :

    Souvenir d’un voyage… exactement à la même période lors de mon Erasmus à Bologne, avant qu’on devienne colocs Amélie! On avait dormi chez une amie à Syracuse, dormi sur la plage de Cefalu (courant janvier, oui)… la douceur de l’Italie du Sud me revient avec toutes vos photos…
    Et pour compléter le voyage, votre prochaine traversée en Grèce retrace mes projets de vacances l’été prochain, pour continuer d’apprendre le grec.
    Un bisou depuis notre chère Drôme, départ à Santiago pour nous lundi prochain!!
    💋
    Mathilde

  5. Dubrulle dit :

    👍👍👍😘bravo

  6. Lucy Guillier dit :

    Merci pour ce dépaysement ! J’ai gardé de bons souvenirs de la Sicile que j’ai visité pendant mon année à Venice : les temples, les paysages et les oranges dans les arbres.
    Bonne continuation à tous les 6, profitez-en bien !
    Lucy et Jérôme

  7. PATRICE ARLUISON dit :

    Dommage de ne pas avoir photographié le “feu d’artifice” de l’Etna. J’aurais été curieux de voir ça.

    • ea2c dit :

      Bonjour,

      j’aurais bien aimé en effet mais le sommet était dans les nuages. C’est pour ça que l’on voyait le ciel s’éclairer sans avoir d’information sur la “taille” de l’éruption.

  8. MORRESi Andréa dit :

    Coucou les copains c’est Andréa j ‘ai vu vos photo de l’italie, elles sont trop belles, ça me rappelle quand j’étais petite et mes voyages en Sicile! C’est drôle de voir l’Etna plein de neige. Ici à Tain l’Hermitage Adèle a la grippe depuis une semaine. Les week-ends on part skier à Font d’Urle avec papa et Léon. Sinon il y a la grève des agriculteurs en France et les autoroutes sont bloquées alors il y a beaucoup de bouchons en ville!
    Et vous? Quel est votre prochain arrêt?
    Bisous
    Andréa
    😍😊😁

  9. BECHARD dit :

    Bonjour à tous !!!
    ça y est ,je suis allée sur votre Blog !! j’avoue que je le trouve super bien fait ! les images nous donne envie !!! Pascal et moi , rêvons de ce voyage depuis longtemps aussi . Je continuerai à vous lire avec un grand intérêt ! Profitez bien et continuez de nous partager vos merveilles ,vos aventures et vos photos ! à bientôt
    Florence , (une bise toute particulière à Mahault )

  10. BECHARD dit :

    Bonjour à tous !!!
    ça y est ,je suis allée sur votre Blog !! j’avoue que je le trouve super bien fait ! les images nous donnent envie !!! Pascal et moi , rêvons de ce voyage depuis longtemps aussi . Je continuerai à vous lire avec un grand intérêt ! Profitez bien et continuez de nous partager vos merveilles ,vos aventures et vos photos ! à bientôt
    Florence , (une bise toute particulière à Mahault )

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