Wildlife finlandaise

Vendredi soir printanier. Fraîchement débarqués de notre croisière festive depuis Tallinn, nous traversons les rues d’Helsinki. La ville entière est dehors, aux terrasses des cafés, sur les pelouses des parcs, dans les rues, tout le monde profite des températures au-dessus des normales saisonnières. Nous nous garons à côté d’une colonie de tadornes de bellon, face aux minuscules îles de la capitale. Le lendemain, nous nous promenons dans cette ville très aérée et calme, dans le quartier du design, sur le port et la place de la cathédrale. Helsinki n’a clairement pas le charme de sa voisine estonienne mais beaucoup disent qu’elle ressemble à St Pétersbourg, ce qui fait office de lot de consolation. Aux prémices de notre voyage en Europe, on avait en effet imaginé passer d’Estonie en Finlande par la Russie et St Pétersbourg. Je rêve depuis toujours de me perdre dans le musée de l’Ermitage, d’entrer dans des restaurants au menu cyrillique entre des samovars fumants pour mettre enfin à profit les heures passées sur une chaise de classe à apprendre les déclinaisons russes. Sauf que voilà, la Russie de Tolstoï n’est pas celle de Poutine, l’immersion dans la taïga russe, ce n’est pas pour cette fois.

Course en soutien à l’Ukraine, comme dans les pays baltes, la défense de l’Ukraine est omniprésente ici.

Nous profitons de ce beau soleil sur la côte aux alentours d’Helsinki puis dans la région des lacs qui nous offre des bivouacs VIP : barbecues couverts, bois déjà débité, cabanes en bois, eaux scintillantes sous le soleil de minuit -ou presque- entourées de forêts. La loi finlandaise garantit le droit au bivouac dans la nature, merveilleux. On traverse des eskers (bande de terre surélevée du fait de la sédimentation post glaciaire), on se balade en forêt, on joue aux trappeurs du grand nord et on robinsonne avec joie. On comprend un peu pourquoi les Finlandais sont toujours en tête des classements sur les nations les plus heureuses du globe.

Quelques saucisses grillées plus tard, on gagne Oulu et le golfe de Botnie. La baie de Liminka puis la petit île d’Hailuoto nous accueillent d’abord. L’hiver, on rejoint cette dernière par une route de glace, l’été c’est en ferry. Il reste néanmoins bon nombre de plaques de glace sur les eaux du golfe (l’eau y est peu profonde et peu salée ce qui favorise la glace), les maisonnettes en bois, posées sur le sable, sont peintes en rouge grenat, avec un sauna dans le jardin, une balançoire en bois avec table intégrée et une motoneige garée au bout du chemin. Un petit phare surplombe des bateaux brise-glace amarrés. L’ambiance est polaire, pour un peu on se croirait au Groenland. Le soir, après une belle balade dans les tourbières et un énième feu de camp au milieu des oiseaux, alors que les enfants sont endormis, on voit arriver trois voitures en trombe. Une bonne douzaine de grands ados sont à bord. C’est un soir de weekend. Après plusieurs mois dans le sud de l’Europe, on sait exactement ce qui va suivre : une séance de drift sur le parking avec sono et klaxons. On commence déjà à envisager de se déplacer quelques kilomètres plus loin en soufflant un peu “pfff, pourquoi, même au bout du monde, est-ce qu’on tombe sur des soirées fast and furious ?” On passe une oreille par la fenêtre. Silence, pas de coup d’accélérateur, pas de rap amplifié, rien, même pas une note de Taylor Swift. On jette un oeil. Notre horde d’ados est sortie et s’est dirigée vers une construction géodésique en béton délabré. Un chant s’élève. C’est de la musique sacrée. Ils chantent en chœur sur une plage au milieu de nulle part, en finnois, de leurs voix claires. Au bout de vingt minutes, ils ressortent d’un pas pressé, s’excusent d’avoir fait du bruit et redémarrent aussi vite qu’ils sont arrivés, nous laissant complètement incrédules. En fait de drift, on retrouve le silence arctique.

Pour attendre le bus avec chic
Boîtes aux lettres au bout du chemin.

Nous croisons peu de monde mais tous les Finlandais avec lesquels on échange sont très cordiaux et s’expriment toujours dans un anglais parfait, des plus jeunes aux plus âgés. On perçoit l’amour de la nature et des grands espaces dans leur mode de vie, ce qui se ressent même dans l’urbanisme car les rues sont larges, les immeubles bas. Bon, il faut dire que les villes ont toute la place avec une densité de population aussi faible. Il n’y a que le mode d’alimentation qui nous semble contradictoire avec cette idée : pas de petits commerces, seulement de grands supermarchés qui vendent une nourriture ultra transformée et industrielle, en grande partie importée.

Fameuse passion scandinave pour les tubes

Au Nord d’Oulu, on entre en Laponie, sous 25°C. Notre premier arrêt nous mène à Ranua, pour visiter un zoo/ réserve d’animaux polaires. Chouettes arctiques, ours blanc, élans, rennes, tous les animaux ont bien chaud. Nous y rencontrons une famille néerlandaise : Mirra et Yohan ont pris tous leurs congés avec et sans solde pour voyager quatre mois avec leurs deux filles. Nous passons une belle soirée barbecue au milieu de la forêt en leur compagnie. Eléonore et leur aînée jouent en silence en se faisant de grands signes, on se croirait dans un Buster Keaton, elles apprennent que la langue n’est pas un obstacle. Le lendemain, nous allons tous ensemble à Rovaniemi, fief du Père Noël et limite du cercle polaire. Le « village » est en réalité un gigantesque centre commercial sur un immense parking. Les voitures « Santa Claus » bien alignées ont remplacé les traîneaux, les vendeurs de bibelots en plastique made in china ont pris la place de ces bons vieux lutins. La tournée est bien rôdée : le visiteur entre, remplit son caddy, passe voir Santa, prend une photo avec lui facturée 35 euros derrière la caisse et ressort : c’est la magie de Noël. On ne s’attarde pas, on prend une photo sur la ligne du cercle polaire et on laisse nos compagnons voyageurs qui partent à l’Est pour continuer notre remontée vers le Nord. On se recroisera peut-être à Rotterdam si nos roues nous mènent jusque-là sur le chemin du retour.

Là, il est 1h30 du matin…

La route trace une ligne droite sur des centaines de kilomètres au milieu des pins de Sibérie, des bouleaux et des troupeaux de rennes. Ces derniers paissent paisiblement le lichen disponible et lèvent un bois distrait devant les véhicules qui filent à toute allure en pays sami. La neige a fondu il y a peu, laissant la terre bien marécageuse par endroits. La végétation change, on entre dans l’aire de la taïga petit à petit. La Laponie s’étend sur quatre pays : Norvège, Suède, Finlande et Russie. Les Samis qui y vivent sont le dernier peuple autochtone d’Europe. Ils ont une langue propre, un Parlement et sont attachés à leur culture, liée en grande partie à l’élevage de rennes, à la cueillette et à la pêche. Moins de 10% d’entre eux sont encore éleveurs et font toujours une grande transhumance en même temps que leurs troupeaux. Le réchauffement climatique menace grandement ce mode de vie : la région se réchauffe vite, le lichen dont se nourrissent à 90% les rennes est de moins en moins présent. Le musée de la culture same SIIDA d’Inari nous permet de connaître plus ce peuple qui vit depuis des siècles dans un environnement particulièrement exigeant. Depuis la fin du 20ème siècle, les Samis tentent de faire perdurer leur culture tout en l’adaptant à la modernité pour qu’elle ne devienne pas un simple folklore. L’art, l’enseignement de la langue same à l’école, les festivals, les négociations politiques avec le gouvernement finlandais, tout cela permet de mettre en avant leurs singularités. L’habitat est très dispersé, les maisons sont plutôt petites, toujours en bois peint, au bord des lacs bien souvent, on aperçoit ça et là des tipis, utilisés sans doute encore un peu l’été.

A Tankavaara, nous visitons le musée de l’orpaillage. La Laponie a connu une ruée vers l’or au 20ème siècle. Les enfants s’initient à la technique du chercheur d’or en rivière. Ils sortent quelques poussières dont ils sont très fiers. Nous apprenons qu’une cinquantaine de personnes vit aujourd’hui de l’orpaillage traditionnel en Laponie, que plusieurs centaines sont orpailleurs amateurs et que des championnats d’orpaillage sont organisés chaque année. A la sortie, un stand de pierres semi-précieuses est en libre service, il y a une simple boîte pour régler son achat de fossiles, de lapis lazuli ou d’or, impensable ailleurs qu’ici. C’est assez rassurant de voir qu’il existe des endroits où l’on peut miser sur la confiance. Alors que tout ce que nous avions traversé jusque-là était complètement plat, des collines commencent à apparaitre. La Laponie est plus vallonnée que le reste du pays. Nous faisons de belles balades dans le parc national Urho Kekkonen. La faune change elle aussi, on aperçoit plusieurs lapins polaires ça et là. Notre cerveau s’habitue petit à petit à cette nuit crépusculaire. C’est une sensation plutôt étrange que nous avions déjà connue en Islande et en Suède : il est très difficile d’aller se coucher alors que la nuit ne vient pas, on se sent à la fois fatigué et en pleine forme, et quand on se réveille en pleine “nuit” – enfin jour- on n’a aucun repère pour savoir s’il est 2h ou 7h du matin. Dans ce parc, on voit des restes de cachettes souterraines utilisées par les Finlandais pendant la seconde guerre mondiale. A Gdansk, au musée de la Seconde guerre mondiale, on avait découvert l’histoire de ces combattants du grand froid revêtus de blanc pour se fondre dans le paysage sur leurs skis et qui ont dérouté les troupes soviétiques en grande supériorité numérique grâce à leur connaissance fine de la topographie et du climat.

Avant de quitter la Finlande, nous cuisinons un steak de rennes acheté à la ferme, le goût est fin et assez différent des autres viandes que l’on peut manger habituellement. Sur cette touche exotique, nous traversons la frontière avec la Norvège. La Finlande nous aura réservé des paysages doux et reposants, de beaux sentiers en forêt, une plongée graduelle dans la nature sauvage, une vie ample et un grand bol d’oxygène. Par chance, nous sommes passés pile entre la neige et les moustiques qui hantent les lieux dès les beaux jours. Transhumance de notre petit troupeau vers la mer de Barents.

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Une réponse à Wildlife finlandaise

  1. Denise et Didier dit :

    Oh lala que de découvertes insolites ! Vos récits passionnants sur ces régions lointaines m’apprennent bien des choses… Bonne continuation, vous me faites rêver… 🙏💓

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